Le déclin de l'Occident, d'Oswald Spengler

Oswald Spengler publia en 1918, à l’âge de 38 ans, son œuvre majeure et visionnaire, le déclin de l'Occident. Il enseignait la philosophie à Hambourg, et n’avait jamais encore rien publié. Au moment où il écrivit, l’Europe, qui régnait jusque-là sans partage sur le monde, était tombée de son piédestal au sortir de la Première Guerre Mondiale. Loin de s’en tenir à la version d’une Europe qui se serait suicidée dans ce conflit sanglant et finalement inutile, Spengler inscrit le déclin de l’Occident dans une perspective bien plus longue, vaste et profonde. La Première Guerre Mondiale est dès lors analysée comme une péripétie dans la longue histoire de la civilisation.

Selon Spengler, chaque civilisation est le produit d’une culture : « La civilisation est le destin inéluctable de toute culture" Pour lui, « une culture est un organisme en soi, son histoire est sa biographie » : les cultures sont comme des plantes, elles naissent, poussent, atteignent leur maturité, puis dépérissent et finissent par mourir. Une culture se développe et atteint le stade de civilisation, puis est condamnée à disparaitre. En 1919, Paul Valery prononça sa phrase célèbre, « Nous autres civilisations, savons maintenant que nous somme mortelles, en s’inspirant de la théorie de Spengler. Spengler est donc un intellectuel révolutionnaire, car il rompt avec la vision hégélienne, qui avait largement cours à l’époque, celle d’une histoire linéaire et progressiste qui irait dans le sens du triomphe de la raison et du droit.

Comme n’importe quel être vivant, leur développement est déterminé suivant un code génétique bien particulier, que Spengler appelle « phénomène primaire métaphysique ». Il s’agit le plus souvent la façon dont elles appréhendent la mort, exorcisent la peur de la mort, organisent le triomphe de la vie sur la mort : chaque culture développe alors des symboles, des mythes qui lui sont propres, et qui constituent les fondements d’une civilisation. Là-dessus, se construisent une religion, des mythes, des arts, une organisation sociale, politique, économique, une voie particulière pour connaitre et appréhender la nature et les choses… Ainsi on constate au sein d'une même culture, entre ses différentes formes (artistiques, guerrières, scientifiques, étatiques, etc.), une « affinité profonde entre les figures politiques et artistiques, entre les intuitions religieuses et techniques, entre la mathématique, la musique et la plastique, entre les formes économiques et celles de la connaissance ». Toutes les formes d’expression de la culture d’une civilisation donnée sont corrélées, reliées à ce phénomène métaphysique primaire : rien n’est dû au hasard. L’évolution de la civilisation à travers les âges conditionne l’évolution de toutes ses formes d’expression, d’organisation, de croyance, de rapports sociaux et hierarchiques…

 

Dans la vision spenglerienne, la culture occidentale est unique, car elle surpasse sa peur de la mort en se fixant des buts précis et déterminés, qui consistent à aller toujours plus loin dans la connaissance et la maitrise des choses et des êtres. La quête éternelle de l’infini est le phénomène primaire métaphysique de l’Occident, son code génétique, qui va déterminer sa nature et les conditions de son développement. Pour imager son propos, Spengler va comparer l’Occident à Faust, qui vendit son âme au Diable en échange d’un savoir et d’un pouvoir infini. On aurait pu également évoquer le mythe d’Icare, qui voulut atteindre le soleil en fixant des ailes de cire sur son dos : il mourut car elles fondirent sous l’effet de la température, précipitant ainsi sa chute. Ce mythe illustre aussi bien la perception spenglerienne d’une civilisation où l’humain est mu par un désir de repousser toujours plus loin les frontières de l'exploration et de la connaissance, sans crainte de la transgression, au risque de se soumettre à des épreuves fatales. Recherche scientifique, religion prosélyte, exploration, conquête et colonisation, art figuratif avec recherche de perspective, architecture tendant à l’élévation sont donc des manifestations logiques de la nature originelle et profonde de la culture occidentale.

Dans la conception spenglerienne de l’histoire, une civilisation connait sa phase de développement tant qu’elle conserve la foi dans ses phénomènes primaires métaphysiques, base de son essence profonde, ce qui lui permet de conserver l’inspiration pour les décliner sous toutes ses formes : la civilisation connait alors l’âge d’or de la spiritualité, une créativité foisonnante, une grande stabilité politique et sociale. À ce moment-là, la sève de l'invention et de l'innovation à l'intérieur de la tradition initiale se manifeste avec une irrésistible énergie. C’est l’époque de la foi chrétienne généralisée, des explorations, de la colonisation, qui est vue comme un bienfait puisqu’elle permet à la fois d’étendre ses connaissance du monde, mais également de diffuser aux autres des principes qu’on croit supérieurs.

Mais une fois parvenue à son apogée, la civilisation commence à se scléroser, à se nécroser, s’engage sur la voie du déclin inéluctable. Elle se bureaucratise, se normalise, simplifie et élague son foisonnement pour y trouver un ordre plus lisible, plus commode. Elle se replie sur le conformisme, réduit sa vision de l’homme à ses aspects fonctionnels. Ne parvenant plus à innover ni à se renouveler sur son socle d’origine, car elle a atteint la perfection en ce sens, la civilisation va alors tenter de se régénérer. Ne pouvant plus se contenter de reproduire à l’infini les mêmes choses indépassables, elle va le faire par des apports étrangers, « exotiques » censés en renouveler l’esprit, ou encore contester ses bases, y compris dans ses aspects les plus sacrés. Dès lors, les principes fondateurs de la civilisation sont remis en question, et l’on s’engage dans un cycle d’éparpillement, de fractionnement, et finalement de dislocation de la société. Le relativisme s’installe puis se généralise, plus aucune valeur ne tient lieu de ciment entre les êtres, la civilisation n’en est plus vraiment une car on ne sait plus pourquoi on vit ensemble. Les arts et la littérature deviennent des passe-temps ou des excitants sociaux (panem et circenses), où les artistes se perdent en subtiles variations dans le déjà-vu sans jamais retrouver de nouvelles sources d'inspiration, où la mode sécrète les nostalgies les plus baroques, les fantaisies les plus exotiques, où se produisent les pseudomorphoses, c'est-à-dire les mélanges de culture, où seules les valeurs marchandes, quantifiables, sont partout reconnues, où l'argent domine toutes choses, où la morale de l'« efficacité » devient pur alibi, facilite toutes les trahisons, où le souci de sécurité prime toute autre préoccupation, où les structures s’effondrent, où les autorités sont remises en cause, où le plus grand nombre aspire à l'homogénéité sociale et à la réduction des différences, où la société perd son caractère organique et sa « souplesse », tandis que disparaît tout ce que les ancêtres ont créé de vigoureux et de grand, que tout se matérialise et se pétrifie, et que, bientôt, tout éclate et se dissout.

A la sortie de son livre, Spengler connut un succès retentissant, que l’on attribua au désarroi des européens au sortir du conflit le plus meurtrier de tous les temps, ou encore à la consolation qu’il apportait au peuple allemand défait, mais désormais convaincu que leurs vainqueurs ne tarderaient pas à les suivre dans la débâcle. Beaucoup d’intellectuels, encore imprégnés du rationalisme et du positivisme, critiquèrent la démonstration, en pointant le caractère purement intuitif du raisonnement, sans preuve scientifique, soulignant l’aspect spécieux, banalement métaphorique, de la comparaison avec les plantes et leur cycle de développement, pourtant clé de voute de l’argumentation. Spengler tomba alors dans l’oubli, avant d’être remis au gout du jour ces dernières années.

 

 

Spengler écrivait en 1918, et interprétait la grande histoire de l’Occident, alors à l’automne de sa vie selon l’auteur. Mais il alla bien au-delà de cela : il poussa la hardiesse jusqu’à oser anticiper l’avenir, non pas avec de vagues prédictions, mais en décrivant avec le plus de détails possibles une succession d’évènements de nature à précipiter la chute de la civilisation. Selon lui, l’Occident entrerait dans son hiver aux alentours de l’an 2000. Là, la société se déchirerait en guerres civiles où s’affronteraient des ploutocrates richissimes qui auraient concentré richesses, pouvoir politique et militaire, ou encore les opposerait à des révoltes populaires. Les agressions répétées d’autres civilisations, qui se situeraient encore au stade de la vitalité, auraient foi en leurs valeurs, seraient plus cohérentes et unies, se multiplieraient dans le but d’enlever à l’Occident sa suprématie. Elles finiraient par lui porter des coups fatals, finiraient de l’achever.

A vous de juger si Spengler, encore largement décrié, raisonne sur des approximations, spécule sur des ressentis, où s’il est bien ce visionnaire à la préscience quasi prophétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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